19/12/2022
 7 minutes

Quand une simple montre-bracelet devient un accessoire de luxe

Par Sebastian Swart
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Les termes montre multifonction, montre-instrument ou montre tool watch font au final référence au même objet. Certains l’ont peut-être oublié (ou ne l’ont jamais su), mais de nombreux garde-temps aujourd’hui qualifiés de « montres de luxe » étaient autrefois destinés à des usages bien précis. Pratiquement toutes les montres de plongée, montres d’aviateur ou chronomètres actuellement commercialisés dans le secteur du luxe ont commencé leur carrière très modestement, en occupant tout d’abord un rôle d’instrument très utile pour une profession. Les fabricants ont su tirer profit de leurs premiers succès et continuent aujourd’hui encore à tisser des histoires plus ou moins passionnantes autour de leurs produits. Dans cet article, nous examinons trois garde-temps différents qui ont parcouru le long chemin les ayant transformé d’un simple chronomètre en un accessoire de luxe coûteux. 

Omega Speedmaster Ed White, de l’espace au mainstream pour les portefeuilles bien remplis

Nous sommes en 1965, l’astronaute américain Edward « Ed » White se lance dans une promenade dans l’espace avec au poignet une Omega Speedmaster réf. 105.003. Ni White, ni le reste du monde et ni même Omega ne se doutaient de l’importance que cette montre allait revêtir au fil des années et que l’univers était en train d’assister à la naissance d’une véritable légende de l’horlogerie. Aujourd’hui, près de 60 ans plus tard, il est difficile d’imaginer que la Speedy d’Ed White était un appareil fonctionnel, parfaitement conçu et moderne pour l’époque : la Speedmaster était en effet pensée comme un simple outil de chronométrage professionnel capable de sauver des vies dans certaines circonstances. Il n’existait à l’époque aucune alternative au chronographe mécanique pour déterminer par exemple la vitesse moyenne nécessaire pour parcourir une certaine distance. 

Produite entre 1963 et 1965, la Speedmaster aujourd’hui surnommée « Ed White » est la dernière Speedmaster à posséder ce que l’on appelle des Straight Lugs, c’est-à-dire des attaches droites. Cette montre est également munie de l’échelle tachymétrique dite « Dot over 90 » ainsi que d’un cadran « step dial ». Avec un diamètre de seulement 39,7 mm, la Ed White était nettement plus petite que la future Speedmaster Professional Moonwatch présentée par Omega en 1968. Le détail le plus important se trouve toutefois à l’intérieur de la montre. La référence 105.003 abrite le légendaire calibre Omega 321, que la manufacture a utilisé pour ses modèles Speedmaster entre 1957 et 1968. Celui-ci a été remplacé en 1968 par le calibre 861, puis bien plus tard par le 1861. Si chaque calibre est une amélioration du précédent, le 321 tel que le portait Ed White lors de son voyage dans l’espace n’a plus été utilisé pendant 50 ans. 

Omega Speedmaster Ref. 105.003 "Ed White" – A minimalist tool watch
L’Omega Speedmaster réf. 105.003 « Ed White », une montre fonctionnelle épurée

Omega a cependant reconnu le grand potentiel culturel et économique de ce calibre si populaire et l’a réédité en 2019. Les fans d’Omega se sont bien entendu réjouis de la nouvelle mais ne savaient pas vraiment à quoi s’attendre : une montre toolwatch fonctionnelle et « abordable » dans le style du modèle original tant convoité ? 

Imaginez leur étonnement quand Omega a présenté la Speedmaster 311.93.42.30.99.001 – une luxueuse Speedmaster en platine de 42 mm pour un modique prix catalogue de 65 500 €, puis la référence 311.30.40.30.01.001 en 2020. Ce modèle présente de nombreux détails qui ont tout pour plaire aux collectionneurs, tels que le diamètre de 39,7 mm ou le fait qu’Omega ait utilisé de l’acier inoxydable pour le boîtier et le bracelet. Seul bémol, difficile de trouver ce modèle à moins de 20 000 € à l’état neuf au moment de la clôture de la rédaction.  

L’Omega Speedmaster « Ed White » illustre ainsi à la perfection la manière dont une ancienne montre multifonction a réussi à devenir un pur produit de luxe réservé aux amateurs de montres disposant de moyens financiers importants. Alors que la fonction première du garde-temps est tombée dans l’oubli, l’histoire et les matériaux nobles passent au premier plan. La Speedmaster 311.50.39.30.01.001, une Speedmaster de 38,6 mm en or Canopus affichant un prix catalogue de plus de 89 000 €, est la plus élégante et la plus chère de la série 

Omega Speedmaster Ref. 311.30.40.30.01.001 – A remake of the "Ed White" with caliber 321
L’Omega Speedmaster réf. 311.30.40.30.01.001, une réédition de la « Ed White » avec le calibre 321

Santos de Cartier, la montre d’aviateur pour un dîner raffiné

C’est Louis Cartier en personne qui a conçu la légendaire montre d’aviateur Santos en 1904. Cartier était à l’époque ami avec le pionnier brésilien de l’aviation, Alberto Santos-Dumont, qui avait du mal à lire l’heure sur sa montre à gousset pendant les vols – qui étaient bien plus turbulents qu’à notre époque. Cartier eut alors l’idée révolutionnaire de créer une montre facile à lire qui se porterait au poignet : la Santos, la première montre-bracelet d’aviateur (et montre-bracelet tout court) de tous les temps, était née. Véritable montre-instrument lors de sa création, elle était et reste à ce jour la seule série de montres de la gamme Cartier à laquelle le fabricant a donné le nom de son porteur. À une époque où les montres multifonction étaient totalement absentes des avions, la Santos a rencontré un succès bien mérité auprès des pilotes. 

Près de 120 ans plus tard, la Cartier Santos est un accessoire de luxe pour les amateurs et les connaisseurs de montres-bracelets haut de gamme. Son design d’origine a traversé les décennies sans modifications, ou presque : toutes les références sont munies d’un boîtier carré avec attaches intégrées ainsi que de cadrans dotés d’index romains et d’une minuterie chemin de fer. La lunette fixée par huit vis est également très caractéristique de ce modèle. 

Seule la diversité de l’offre a évolué : la Santos de Cartier est en effet également disponible en version féminine et dans des métaux précieux tels que l’or jaune, l’or rose et le platine. Cartier propose même des modèles richement sertis de diamant. Tandis qu’Alberto Santos-Dumont devait se contenter de son exemplaire en acier inoxydable, la Santos est aujourd’hui un symbole de statut social dans les maisons raffinées et sera l’objet de toutes les conversations lors d’un dîner ou d’un café. 

La Triple Edition, limitée à 50 exemplaires seulement, en est un exemple remarquable : ces trois références sont entièrement ornées de pierres précieuses et vendues ensemble pour une somme avoisinant les 200 000 €. Les variantes rares telles que la Santos Skeleton Iced Out sont elles aussi loin d’être de bonnes affaires : les prix dépassent largement les 100 000 € pour cette référence squelettée en or rose et sertie de diamants.  

La Santos de Cartier est donc elle aussi un garde-temps conçu à l’origine comme un instrument de vol et qui a réussi à atteindre l’un des échelons les plus élevés au sein des montres de luxe. 

Twinkle in your eye? – A Cartier de Santos Triple Edition model
Vous reprendrez bien un petit diamant ? Un modèle de la série Santos de Cartier Triple Edition

Audemars Piguet Royal Oak  

S’il faut bien admettre que l’Audemars Piguet Royal Oak n’a jamais été conçue comme une montre toolwatch, elle s’inscrit parfaitement dans cette courte liste : connaissez-vous une autre montre simple à trois aiguilles et en acier inoxydable s’étant transformée en un garde-temps de luxe et glamour en métal précieux ? 

Beaucoup d’entre vous connaissent certainement déjà l’histoire de cette montre légendaire. Pour ceux qui ne la connaissent pas, voici un bref résumé : Audemars Piguet présente la première Royal Oak (réf. 5402) en 1972, provoquant au passage un tollé dans l’industrie horlogère. Comment une montre en acier inoxydable, un matériau réservé aux segments de prix inférieurs, osait-elle prétendre être une montre de luxe ? Si l’absence de métal précieux tel que l’or ou le platine a été jugée totalement en inadéquation avec le prix demandé, le design de la montre, signé par le célèbre Gérald Genta, a également fait parler de lui et fait tourner les têtes. Celui-ci dit s’être inspiré des hublots des bateaux pour dessiner le boîtier de la Royal Oak, qui reste reconnaissable entre mille. 

Audemars Piguet Royal Oak 5402 – Refined, simple, and progressive for its time
L’Audemars Piguet Royal Oak 5402 : noble, sobre et autrefois avant-gardiste

La lunette octogonale fixée par huit vis ainsi que le bracelet intégré ont eux aussi fait parler d’eux à une époque où les montres devaient être rondes ou éventuellement carrées. Audemars Piguet a poussé la taille de sa Royal Oak à l’extrême : le premier modèle était muni d’un boîtier de 39 mm de diamètre, relativement commun de nos jours mais exceptionnellement grand pour l’époque. 

La Royal Oak a donc été conçue dès le départ comme une montre de luxe. Avec une aiguille des heures, une aiguille des minutes et un guichet de la date, le modèle d’origine était assez simple mais a rencontré un succès tel que la Royal Oak est passée du statut d’accessoire de luxe discret à celui de puissant symbole de statut au cours des 50 dernières années. Audemars Piguet a ainsi donné naissance à une montre-bracelet réservée à une élite et à ceux qui aspirent à la rejoindre. 

Alors que le boîtier de 39 mm était considéré comme bien trop imposant pour une montre-bracelet dans les années 1970, il semble aujourd’hui relativement petit comparé aux chronographes actuels de la gamme, dont le diamètre pouvant atteindre jusqu’à 44 mm n’est pas fait pour les poignets menus. Les métaux précieux comme l’or jaune ou le platine sont également de plus en plus utilisés, sans parler des complications comme le tourbillon ou les modèles sertis de diamants, et en disent long sur le compte en banque de son porteur. 

La Royal Oak Double Balancier Squelette réf. 15417OR.ZZ.1267OR.01 est un exemple frappant de la manière dont une montre de sport aux origines très simples a pu se transformer en un monstre horloger tape-à-l’œil et tombant presque dans le kitsch. Sur cette variante, le bracelet et le boîtier de 41 mm sont en or rose et surchargés de diamants blancs. Le cadran squeletté accueille des index eux aussi en diamants. Sur Chrono24, cette montre coûtait plus de 3,2 millions d’euros fin novembre 2022. 

Audemars Piguet remporte donc la palme de cette liste et prouve qu’elle est passée maître dans l’art de faire grimper les échelons du luxe à une référence conçue au départ comme une montre fonctionnelle et simple. 

An excess of gold and diamonds – Royal Oak Double Balance Wheel Openworked
La Royal Oak Double Balancier Squelette en or croulant sous les diamants

Conclusion

Notre liste n’est bien entendu pas exhaustive et ces trois exemplaires ne sont que la partie visible de l’iceberg. Pratiquement toutes les grandes marques horlogères de luxe possèdent dans leur gamme un produit phare servant à l’origine d’instrument de mesure fonctionnel - et ayant rencontré un certain succès pour cette raison précise. Ces garde-temps possédant dans la plupart du temps des designs intéressants et recelant une technologie de pointe, le grand public s’est mis à s’y intéresser. Les fabricants de montres ont rapidement réagi en déclinant leurs modèles les plus populaires en des variantes adaptées à tous les budgets - et certains budgets étant bien plus importants que d’autres, les manufactures ne cessent de se surpasser. Quelle variante préférez-vous, l’originale simple ou sa version enjolivée ? 


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Sebastian Swart

Je suis un utilisateur privé de Chrono24 depuis de nombreuses années : je l'utilise pour acheter et vendre, mais aussi pour faire des recherches. Les montres m'ont …

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